Action 68

Edito

Fières d’en mettre

par Emmanuelle Cosse

publié en ligne : juin 2000 dans Action 68

24 juin 2000

Une nouvelle Lesbian and Gay Pride. Le plaisir de manifester, de faire la fête et de revendiquer. Oui, nous sommes fièrEs et nous ne cessons pas de l’être. FièrEs de défendre des positions qui dérangent et qu’on ne veut pas entendre. FièrEs de rappeler que c’est la manif d’une communauté ? même si celle-ci semble parfois oublier ses morts, ses séropos, ses malades. FièrEs d’en mettre. FièrEs de se battre. FièrEs d’être là.

Si nous sommes si insistant sur le bareback (le fait de baiser sans capotes), c’est parce que nous voyons de plus en plus de gens fermer les yeux sur ce qui se passe. Parce que nous en avons assez du fatalisme ambiant dans les établissements gays, chez les patrons comme chez les clients.

Le relâchement des pratiques " safe " est général. Le nombre des contaminations augmente. De surcroît, de nombreuses études révèlent une inquiétante augmentation de contaminations par un virus déjà résistant à certains traitements comme l’AZT. Visiblement tout le monde s’en fout.

Qui informe les nouveaux séropos de la possibilité d’accéder à un traitement prophylactique dans les 38 heures qui suivent une prise de risque ? Qui informe les nouvelles personnes contaminées de la nécessité de faire des tests génotypiques ? Une fois de plus, certainement pas les pouvoirs publics.

Act Up pour sa part colle une nouvelle affiche. Mais nous ne nous arrêterons pas là. La rumeur court, et c’est vrai : Act Up a envie de foutre le bordel aux bordels. Certainement pas parce que nous y sommes opposés : bien au contraire, nous y baisons suffisamment pour avoir envie de les défendre. Mais pas à n’importe quel prix : nous y baisons safe et nous ne pouvons pas rester les témoins passifs de pratiques dangereuses, de personnes qui s’exposent inutilement à des contaminations. On nous reproche notre exemplarité. Ce n’est pas notre problème. Nous en sommes fièrEs.
C’est à vous de réagir. Réfléchissez à ce que vous faites.
C’est aussi simple que cela.

Cette année, le mot d’ordre de la Lesbian and Gay Pride est " l’homophobie est un fléau social ". La LGP essaierait de devenir politique. Il serait temps. Espérons simplement qu’elle ne mettra pas 10 ans à se mobiliser pour agir contre la reprise des contaminations.

Les politiques qui défilent joyeusement en tête du cortège ont, eux aussi, des comptes à nous rendre : les propositions de loi contre l’homophobie sont restées lettre morte. Quant aux réformes du droit de la famille, elles devront inclure nos revendications, notamment sur l’adoption et la Procréation Médicalement Assistée. Il apparaît tout d’un coup bien plus porteur en période électorale de se lancer dans la lutte contre l’homophobie que dans celle contre le sida. Rappelons-nous des débats sur le PaCS, il y a moins d’un an, des discours fascistes de la droite, de la défection des socialistes, trop gênés pour nous défendre. Rappelons-nous surtout que si l’épidémie de sida a touché les pédés en premier, ce fut notamment à cause de l’homophobie de nos gouvernants, de médecins, de psychiatres, de sociologues, de magistrats, etc.

Au même moment, le gouvernement italien, et notamment son président du Conseil, Giuliano Amato, essaie par tous moyens de réduire le défilé de la World Pride à une portion congrue, en se justifiant par l’offense qu’elle pourrait constituer en pleine année du Jubilé. Homophobie et Eglise : même combat. C’est pour cette raison que nous avons, le 6 juin, investi le consulat italien à Paris, pour leur exprimer notre fureur. Nous serons également là le 8 juillet dans les rues de Rome à manifester notre fierté, légalement ou non.

8 Juillet 2000

Durban, Afrique du Sud. La 13e Conférence internationale sur le VIH débute le 8 juillet prochain. Elle réunira cliniciens, associations, pouvoirs publics, bailleurs de fonds : en bref, un hyper marché du " milieu sida " où tout le monde se croise joyeusement, à la recherche des data les plus intéressantes ou des objets merchandising des labos, du sac de plage " Zérit " à la boule anti-stress " Sustiva ".

Nous serons à Durban pour obtenir des résultats concrets pour l’accès aux traitements pour les pays du Sud, mais aussi sur la thérapeutique en général, qu’il s’agisse de l’accès à de nouvelles molécules encore non commercialisées ou de la réduction de la toxicité et des effets secondaires provoqués par nos molécules habituelles. Ce sera également l’occasion de rappeler au gouvernement français, même à l’autre bout du monde, que nous en attendons toujours plus de lui.

Durban sera notre " Seattle " à nous, activistes de la lutte contre le sida. Personne ne doit repartir de cette conférence la conscience tranquille : on meurt par milliers au Sud, on meurt aussi au Nord. Chacun y va de son action formidable pour sauver un Africain parmi des milliers, de sa justification pour expliquer que la recherche scientifique coûte cher, et autres arguments malhonnêtes. Durban sera pour l’industrie pharmaceutique, les gouvernements, mais aussi les organismes internationaux tels que l’ONUSIDA, OMS, la Communauté Européenne, ou la Banque Mondiale, une belle semaine de parade et de propagande. Pour nous, ce sera celui d’une lutte acharnée, sans concession.

On peut nous accuser de tout, d’être des ringards de la capote, des sauvageons des luttes sociales, des provocateurs en puissance, de " faire chier avec notre sida ". Ouais. Nous sommes là. Nous, nous ne désertons pas la lutte contre le sida. Nous sommes fièrEs.

Dernière minute : SNEG = POLICE

Nous venons de recevoir une lettre du SNEG (Syndicat National des Entreprises Gaies), que nous ne pouvons pas nous empêcher de reproduire ici :

"Madame la Présidente,

Nous vous rappelons qu’en qualité de Présidente d’Act Up, vous demeurez pleinement responsable des actions illégales qui pourraient être menées au nom de votre association à l’encontre des établissements fréquentés par des gays. En effet, plusieurs chefs d’établissements m’ont fait savoir qu’ils avaient été alertés de vos projets d’actions violentes.

A titre préventif, les services de police compétents, qui ont été alertés, ne manqueront pas d’intervenir et de prendre immédiatement et systématiquement les mesures de garde à vue d’opérer les investigations rendues nécessaires. Des plaintes ne manqueront pas d’être déposées par les chefs d’établissements concernés dès lors que les flagrants délits n’auront pas été constatés.

Compte tenu des préoccupations communes à nos deux organisations d’inciter les gays à la prévention et à la réduction des risques à l’occasion de pratiques sexuelles, il m’est apparu de ma responsabilités de vous en informer.

Recevez, Madame la Présidente, mes salutations distinguées.

Jean-François Chassagne
Président.

- Heureusement que le SNEG m’informe de mes responsabilités, je les ignorais.
- Si nous avons des " préoccupations communes ", le SNEG ne nous l’a jamais montré. On attend encore une réaction publique de sa part sur le relapse et une position sur ce qui se passe dans ses établissements adhérents.
- Nous l’avions déjà compris à l’occasion de " Ici, un dealer ferme votre établissement préféré ", lorsque le Queen, le Palace, et autres établissements ont été fermés : le SNEG est toujours prompt à faire appel aux forces de l’ordre dès qu’il se sent menacé. Il est intéressant de voir comment le SNEG peut se mobiliser " à titre préventif " à propos de nos futures actions. Il ne s’est jamais mobilisé " à titre préventif " lors de l’explosion de l’épidémie. Il ne le fait pas non plus aujourd’hui à propos du bareback.

C’est donc ça : ce sont les dirigeants du SNEG qui font la police dans la communauté. Ce sont des flics qui protègent leurs intérêts. Nous, nous protégeons les nôtres et ceux de notre communauté : nos vies, nos amours.

Documents disponibles en téléchargement


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