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Chronique

Là où il y a de la gêne, il y aurait moins de plaisir

publié en ligne : décembre 1999 dans Action 64

En août dernier, confronté à l’inertie et à l’évidente indifférence des compagnies pharmaceutiques vis-à-vis des malades en échappement, Act Up lançait une campagne d’action publique contre deux laboratoires.

Pharmacia & Upjohn et Abbott. Le premier développe le Tipranavir, molécule extrêmement puissante, a priori particulièrement intéressante pour les personnes résistant aux antiprotéases. Cet inhibiteur de protéase non peptidique possède, en effet, une structure souple qui lui permet d’accéder au site actif de la protéase malgré les réarrangements dus aux mutations du virus. Un traitement intéressant mais toujours pas disponible pour les malades.

Le second laboratoire, dont l’histoire nous a appris à nous méfier, est détenteur de l’ABT 378 [1]. 40 lots de ce nouveau produit étaient proposé à la rentrée de septembre pour les 8 000 malades en échec thérapeutique. Une situation qui n’était pas sans rappeller l’inacceptable tirage au sort envisagé par le laboratoire en 1996 à la sortie du Norvir®.

Le 5 août, Act Up occupait les locaux du siège social de Pharmacia & Upjohn France afin d’accélérer la mise à disposition du tipranavir. Aux Etats-Unis le laboratoire aurait fait une demande de mise sur le marché auprès de la FDA (équivalent de l’AFSSAPS française), ce qui implique l’existence de stocks. Or, les informations transmises des Etats-Unis font état d’un stock qui ne permettrait la mise en place d’un essai thérapeutique que pour une vingtaine de patients en France. La situation des malades français nécessite une mise à disposition beaucoup plus large. Pharmacia & Upjohn fait semblant de ne pas comprendre notre demande. Il entame la production en reconnaissant avoir pris du retard mais refuse de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour l’accélérer.

A la suite de ce zap, une réunion avec le TRT-5 et Pharmacia & Upjohn est organisée. Les représentants français et internationaux du laboratoire campent sur leur position et refusent d’octroyer rapidement le tipranavir pour les personnes en échec. Ils confirment la probable mise en place d’un essai pour le printemps 2000. Celui-ci ne concernerait que 500 personnes dans le monde, soit effectivement une vingtaine en France. Cette situation n’est pas acceptable, à l’issue de la rencontre un second zap est organisé. A suivre...

Mi-octobre, au cours d’une rencontre entre le laboratoire et le TRT-5, Abbott annonce aux malades une augmentation du nombre de personnes susceptibles de recevoir l’ABT 378 : nous passons de 40 à 50 patients. A l’évidence cela ne peut pas safisfaire les besoins des malades français. C’est pourtant M. Chauvin, directeur de la recherche et du développement de Abbott France, d’une mauvaise foi surprenante, qui dans un élan un peu pathétique quitte faché la salle avant la fin de la réunion. Les 50 000 malades d’Europe, quant à eux, n’ont qu’à se partager les 200 à 500 lots qu’Abbott leur octroie généreusement. De toute évidence nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. Et Abbott de conclure “ il y a des problèmes de communication auxquels nous devons remédier ”.

Le 26 octobre dernier, tâchant d’amadouer les associations, le laboratoire organise une énième réunion à Lisbonne, lors de la 7ème conférence européenne sur les traitements VIH. Une fois de plus, Abbott est incapable de fournir des chiffres, des dates et des réponses valables aux représentants de l’EATG (European Aids Treatment Group), alors que le protocole mondial doit débuter la semaine suivante. Différentes propositions aussi inadmissibles les unes que les autres sont faites : un système de tirage au sort pour départir les malades, la reprise de traitements prévus pour un pays qui n’a pas encore signé le protocole mondial pour les donner à un pays plus avancé dans la démarche, etc. Dans les heures qui suivent les membres d’Act Up présents à cette réunion saccagent le stand du laboratoire sur le lieu de la conférence. Le lendemain, c’est le siège du laboratoire à Rungis qui est inondé de sang et transformé en cimetière de malades “ Tués par Abbott ”.

10 jours plus tard, Act Up organise la seconde Réunion Publique d’Information (RéPI) consacrée aux échappements thérapeutiques (la première avait pour thème “ Echappement et nouvelles molécules ”). Les trois institutions contactées dans le cadre de la campagne sur les échappements sont présents à la réunion : Daniel Vittecocq pour l’AFSSAPS, Pierre-Marie Girard pour l’ANRS et Christos Chouaïd pour la DGS. Ce dernier annonce en fin de RéPI qu’Abbott va prochainement déposer une demande d’ATU de cohorte auprès de l’AFSSAPS pour l’ABT 378. Il y aura donc suffisamment de produits.

La semaine précédente, le cabinet du ministère de la Santé organisait une rencontre entre le ministère de la Santé, Abbott et Pharmacia & Upjohn. Réunion commune que les laboratoires avaient jusqu’alors toujours refusée. Les deux compagnies s’engagent alors “ à faire des efforts ”.

On peut considérer que c’est chose faite pour Abbott. Pour autant, le laboratoire a une fois de plus eu recours à des pratiques douteuses. Nous ne sommes pas dupe du revirement de situation : le passage de la pénurie à une ATU de cohorte sans limite de produit en l’espace d’une semaine était visiblement planifié.

En provoquant la colère des associations, en répandant une rumeur de pénurie, le laboratoire, profitant de la réputation prometteuse de sa molécule, a joué de la pression faite par les associations pour obtenir plus rapidement une ATU de cohorte et donc la mise sur le marché. En outre, c’est maintenant à l’Etat que revient la charge financière du coût du médicament et non au laboratoire, comme cela aurait été le cas si celui-ci avait fait une demande d’octroi compassionnel. Moralité : ne jamais croire un laboratoire qui prétend ne pas avoir suffisamment de produit au moment où les malades en ont besoin.

En outre, l’arrivée d’une seule molécule ne change pas la donne pour les malades en échappements thérapeutiques. L’inclure à son traitement, c’est risquer de la perdre dans un délai très court sans bénéfices thérapeutiques réels. La pression sur les autres laboratoires est donc plus que jamais à l’ordre du jour. Pharmacia & Upjohn prétend vouloir faire preuve de bonne volonté, nous ne lacherons pas la pression.

Notes

[1] Lopinavir/r, commercialisé sous le nom de Kalétra®.

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