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« Ce qui nous tue n’est pas le sida mais la cupidité »

par Paisan Suwannawong

publié en ligne : 27 août 2004

Paisan Suwannawong est directeur de l’ONG thaïlandaise Thai AIDS Treatment Action Group. Nous reproduisons la traduction française du discours [1] qu’il a lu lors de la cérémonie d’ouverture de la 15ème conférence internationale sur le sida qui s’est tenue en juillet dernier à Bangkok.

Bonsoir, Mesdames, Messieurs et chers amis,

Désolé si je suis un peu nerveux, je ne suis pas habitué à parler sur scène ; je suis plus expérimenté pour parler dans la rue. D’abord, je voudrais remercier les personnes qui m’ont soutenu pour cette intervention, et merci à l’IAS (International Aids Society) parce que cela représente énormément pour moi de parler en tant qu’usager de drogue vivant avec le vih.

Je voudrais vous parler un peu de moi. J’ai grandi dans un des plus grands bidonvilles de Bangkok, tout près d’ici. J’ai vu beaucoup de personnes se droguer, mais je n’avais jamais imaginé que je deviendrais moi-même un usager de drogue.

La première fois que j’ai fumé de la marijuana, c’était comme un défi parce que toutes les campagnes publiques disaient que la drogue était « mauvaise » et « dangereuse ». J’ai trouvé que cela n’était pas vrai, alors j’ai continué à fumer.

Puis, j’ai continué en fumant de l’héroïne et je suis devenu dépendant sans m’en rendre compte. Je n’avais pas d’argent, j’avais des symptômes de manque, et mon ami m’a proposé de partager son héroïne et m’a fait une injection. C’était effrayant la première fois.

J’ai été arrêté au moins vingt fois par la police ; la plupart du temps je n’avais aucune drogue sur moi. Mais la police la mettait elle-même dans mes affaires, elle m’obligeait à avouer, et me battait si je ne signais pas leurs documents. Je ne pouvais pas porter une seringue sur moi car en cas d’arrestation la condamnation aurait été encore plus lourde.

Je savais que le partage de seringue augmente le risque de contamination par le vih, mais quand vous êtes en manque, vous ne pensez pas à autre chose. Votre seule préoccupation est de trouver comment vous faire une injection.

Je suis allé deux fois en prison. Les conditions étaient terribles et nous devions rester dans nos cellules pendant plus de 15 heures par jour. Pour moi, il n y a rien de pire que de perdre ses droits et sa liberté. Je ne suis pas étonné que les gens se droguent en prison, même ceux qui ne le faisaient pas avant leur incarcération.

Je crois que j’ai été infecté par le vih en prison parce que je me faisais des injections presque chaque jour.

Arrêter de prendre la drogue n’est pas facile. Plus d’une fois, j’ai commencé une cure uniquement pour plaire à ma famille, ou être loin de la police, ou faire une pause parce que je n’avais plus les moyens d’obtenir la quantité de drogue dont j’avais besoin. Je ne le faisais pas vraiment pour arrêter, et l’attitude du personnel médical n’a rien arrangé.

D’autres fois, j’ai réellement voulu arrêter. Mais, savez-vous ce que c’est de terminer un sevrage et de retourner chez soi sans avoir rien à faire ? Combien il est difficile de trouver un emploi et de justifier une trop longue absence ? Ma propre famille épiait chacun de mes mouvements. Je pouvais lire dans leurs regards qu’ils ne me faisaient pas confiance. J’étais trop gêné pour revoir mes amis parce que leur vie me semblait réussie. J’étais si seul et je me sentais si démuni à ces moments-là. La seule chose à laquelle je pouvais penser c’était la drogue.

Finalement, j’ai totalement décroché, il y a maintenant 13 ans. Je savais que j’allais réellement avoir besoin d’aide. J’ai décidé d’aller dans une « TC » ou « Thérapie communautaire ». C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais le vih, car le test était une des conditions d’entrée dans la communauté. Mais, il n’y avait pas d’entretien pré ou post-test et les résultats ont été transmis à ma sœur au lieu de me parvenir.

Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Les usagers de drogue sont toujours considérés comme des personnes moralement faibles et des gens mauvais. Nous sommes confrontés à la stigmatisation et à la discrimination dans la société en général et dans les services de santé en particulier. Chaque jour, nous devons affronter les persécutions incessantes de la police.

En Thaïlande, la prévalence du vih chez les usagers de drogue par injections (UDI) est de 50% et nous sommes le seul groupe pour lequel ce taux n’a pas changé en 15 ans. Un tiers des nouvelles contaminations concerne les UDI et ce nombre ne cesse de croître. Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune réponse efficace du gouvernement.

Lors des trois premiers mois la dernière guerre contre la drogue menée en Thaïlande, plus de 2500 personnes ont été assassinées sans être jugées ; plus de 50 000 personnes ont été arrêtées et des centaines de milliers d’autres ont été enrôlées de force dans des centres militaires de réadaptation. Les usagers de drogue ont été obligés d’entrer en clandestinité et de s’éloigner des services de santé auxquels ils avaient déjà un accès difficile.

L’année dernière, le réseau thaïlandais des usagers des drogues a élaboré une proposition pour favoriser la prévention contre le vih, l’accès aux soins et développer des interventions de soutien aux usagers de drogue par injection. Nous avons soumis ce projet au Fonds Mondial. Nous avons été contraints de contourner la coordination locale et de solliciter l’appui des activistes internationaux de lutte contre le sida pour obtenir un soutien politique à notre proposition. En octobre, nous avons obtenu 1,3 millions de dollars de subventions, mais nous n’avons toujours pas reçu cet argent.

Même si le gouvernement thaïlandais nous considère comme des « patients » et non comme des « criminels », nous sommes toujours dans l’illégalité à ses yeux. Nous continuons d’être arrêtés et nous n’avons le choix qu’entre la prison et les centres de réadaptation militaire. Est-ce de la réduction des risques ou bien de la production de risque ?

Chaque minute, une personne est contaminée par le vih en utilisant une seringue usagée. A l’échelle mondiale - hors pays africains, un tiers des nouvelles contaminations par le vih est lié à l’usage de drogue par injection. En Europe de l’Est et en Asie, les seringues infectées sont à l’origine de la majeure partie des nouvelles contaminations.

D’après l’OMS, les usagers de drogue ont le même droit aux soins à tous les niveaux. Mais en pratique, on nous refuse l’accès aux traitements antirétroviraux (ARV), ainsi qu’aux programmes de prévention qui prévoient la distribution de seringues propres. La méthadone est encore illégale dans beaucoup de pays, alors qu’elle devrait figurer sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS.

Il existe de nombreux programmes de réduction des risques qui prévoient un accès aux seringues propres, à la méthadone et qui ont prouvé leur efficacité à prévenir de nouvelles contaminations par le vih. Nous voulons que ces modes de prévention soient mis en place MAINTENANT, et nous voulons avoir accès aux traitements MAINTENANT !

Les usagers de drogue comme tout autre groupe marginalisé politiquement, socialement, ou économiquement, sont facilement abusés par le gouvernement et ses alliés qui les exploitent pour l’argent ou les services. Nous ne jouissons même pas de la plupart des droits fondamentaux auxquels chacun peut prétendre. En Thaïlande, ceci est également vrai pour les travailleurs de sexe, les gays (men who have sex with men, MSM), les travailleurs migrants et les citoyens sans papier.

Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est pas un monde du partage, mais celui de la recherche du profit, de la concurrence, et de la compétition pour le leadership. C’est un monde motivé par l’avarice et dirigé par les multinationales qui ne reconnaissent pas la valeur de l’être humain. Tandis qu’une petite élite amasse d’énormes richesses, les besoins vitaux sont refusés à plusieurs millions de personnes.

Aujourd’hui, plusieurs de nos gouvernements sont dirigés par ces élites, qui sont plus enclines à protéger leurs investissements personnels qu’à favoriser le bien-être public. Ils investissent les fonds publics dans des projets dont les bénéfices iront dans les poches de leurs amis, sans jamais se préoccuper du bien-être de la société. Les gouvernements privatisent nos équipements collectifs publics, tout comme ils privatisent l’éducation et nos systèmes de santé.

Les programmes de protection sociale et les autres formes d’aide sociales relèvent de la charité et ne sont plus considérés comme des droits acquis. Aussi, nos hôpitaux publics sont surchargés et sous financés, et cette politique met en péril la qualité des traitements et des soins offerts.

Bien entendu, combattre le sida ne se réduit pas aux seules questions d’accès aux soins et aux traitements. La prévention, la réduction des risques, la réduction de la pauvreté et une augmentation de la qualité de vie sont des éléments essentiels de la lutte mais de nombreux pays, comme les Etats-Unis, ou les organismes internationaux, comme l’OMC, rendent la tâche beaucoup plus difficile.

Les politiques néolibérales et les zélateurs du « 100% abstinence » ont prouvé leur nocivité ou, au mieux, leur totale inutilité. Il est inacceptable que les conservateurs, notamment américains, diffusent une idéologie moraliste qui contredit des politiques de prévention dont les bénéfices sont scientifiquement démontrés. Et bien que les préservatifs et les seringues propres soient les outils les plus appropriés pour empêcher la transmission du vih, les promoteurs de programmes de prévention et de réduction des risques ne sont pas financés ou sont menacés de ne pas être financés.

La démonstration a été faite qu’un accès aux ARV à grande échelle conduit à une amélioration considérable de la santé et de la qualité de la vie des personnes, et entraîne des réductions de coûts significatives pour le système de santé parce qu’il améliore la santé et la situation financière des personnes vivant avec le vih et de leurs familles.

L’expérience la plus douloureuse à laquelle je puisse penser, après 13 ans de séropositivité, c’est d’être pauvre et séropositif. A de nombreuses reprises, j’ai vu beaucoup d’amis mourir devant moi suite à des infections opportunistes épouvantables, simplement parce qu’ils étaient pauvres et ne pouvaient se payer un traitement. Ce qui nous tue ce n’est pas le sida mais la cupidité.

Les multinationales pharmaceutiques gonflent les prix de leurs médicaments sans avoir une seule pensée pour les pauvres. Elles profitent de leur opulence pour influencer la politique des gouvernements européens et américain et s’assurer que la législation relative à la propriété intellectuelle évolue en leur faveur. D’autres gouvernements prétendent se soucier des questions d’observance et de résistance aux médicaments avant de permettre l’accès aux traitements, mais la vérité est qu’ils ne veulent pas en payer le prix ou subir les représailles de leurs partenaires commerciaux pour avoir cassé les brevets.

Il y a de cela 4 ans, les personnes thaïlandaises vivants avec le VIH ont demandé au gouvernement d’octroyer une licence obligatoire pour la ddI, mais les autorités redoutaient les sanctions commerciales des Etats-Unis. Finalement, nous avons intenté un procès à Bristol-Myers-Squibb et nous avons gagné le droit de produire localement les comprimés de ddI.

Lors du jugement final, la cour thaïlandaise a décidé que, puisque les brevets peuvent conduire à des prix élevés et limitent l’accès aux médicaments, les patients ont le droit de poursuivre les détenteurs des brevets. C’était une bataille cruciale que nous avons gagnée, mais la guerre n’est pas terminée.

En ce moment, le gouvernement thaï négocie un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Nous savons que les Américains font pression pour durcir au-delà des conventions internationales la législation relative à la propriété intellectuelle. Cela signifie que la Thaïlande ne pourra plus maintenir la production indispensable d’antirétroviraux génériques pour les personnes qui en ont besoin. Nous exigeons du gouvernement thaï qu’il refuse de marchander la santé de son peuple par un durcissement de la législation sur la propriété intellectuelle portant sur les médicaments.

La politique du gouvernement américain est en opposition avec les droits fondamentaux des personnes. De nombreux pays pauvres sont incapables de répondre à des besoins aussi fondamentaux que la santé pour leur peuple parce qu’ils doivent rembourser une dette colossale aux Etats-Unis et aux banques occidentales.

Tandis que l’absence de financements pour lutter contre le sida provoque chaque jour la mort de milliers de personnes, les crédits sont illimités pour la guerre. Des milliards de dollars sont volontiers disponibles pour le massacre et la destruction en Irak, et dans le même temps le Fonds mondial est au bord de la banqueroute. Parce que les pays riches donateurs ne tiennent pas leurs promesses et ne payent pas leurs contributions.

Je n’ai aucune solution simple pour obtenir la paix dans le monde, mais je sais que le gouvernement criminel de George W. Bush occupe l’Irak et mène une guerre au nom de la paix. Les Etats-Unis sont trop orgueilleux pour écouter les Nations-Unies, et le gouvernement thaï prouve sa fidélité aux Américains en envoyant des troupes en Irak.

Il y a 4 ans, lors de l’UNGASS, après que les activistes avaient exigé une réaction urgente face à l’absence totale d’accès aux traitement contre le sida, Koffi Annan appelait les gouvernements du monde entier à mettre en place ce qu’il a décrit comme un « trésor de guerre », et qui est devenu le Fonds mondial. Lors de la dernière conférence internationale sur le sida, l’OMS lançait son initiative « 3X5 » [2] ; aujourd’hui 6 millions de personnes attendent toujours leurs médicaments. Le sida n’attend pas et nous non plus.

Confrontés aux abus de pouvoir et à la cupidité des firmes, nous ne pouvons pas attendre que nos gouvernements agissent. Les autorités et les industriels nous détestent, nous les activistes, parce que nous savons de quoi ils sont capables, et que nous les obligeons à abandonner les masques qu’ils portent pour mieux cacher leur vraie nature. Selon moi, l’honneur est de notre côté. Les activistes sont mes vrais amis, ils se tiennent près de moi quand je fais face à la discrimination et à l’injustice. Ils ont le courage de tenir tête aux puissants qui usent de leur position pour augmenter leurs profits personnels. C’est grâce aux activistes que la lutte contre le sida progressera et que l’injustice disparaîtra.

« L’accès pour tous », tel est le thème de cette conférence et le rêve de bon nombre d’entre nous ici. Dans le monde que nous vivons aujourd’hui, ce ne sera pas facile à réaliser, mais il nous appartient à tous de changer ce monde.

Il y a 5 ans, des médecins, des infirmiers nous ont dit, à moi et à mes amis, que les ARV étaient un rêve impossible. Récemment la Thaïlande a annoncé qu’elle fournirait à terme ces traitements à tous ceux qui en ont besoin et d’ici la fin de l’année à 50.000 personnes. Aujourd’hui, je vous invite à espérer que le monde sera un jour fait d’amour, de partage et de paix. Et je crois que si nous rêvons ensemble, nos rêves se réaliseront.

Notes

[1] dans l’hypothèse d’erreur de traduction, la version anglaise originale de ce texte doit être considérée comme la version de référence

[2] programme dont l’objectif est de proposer un traitement à 3 millions de personnes séropositives pour 2005

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